Archive | 29 août 2018

Ueno park d’Antoine Dole

Présentation de l’éditeur :

Ueno Park, immense étendue de verdure en plein coeur de Tokyo. On y découvre Ayumi, une hikikomori, qui sort pour la première fois de chez elle après plus de deux ans de réclusion. Haruto, un jeune lycéen qui tente de reconstruire sa vie après l’expérience du tsunami de 2011. Noriyuki, un adolescent qui a dû abandonner le domicile familial. Sora, qui affiche son look extrême et asexué de genderless kei et doit résister aux insultes ; Aïri, fan obsessionnelle, qui s’égare dans son fantasme avec son idole… Ces adolescents ne se connaissent pas mais ont en commun de ne pas se conformer, de rejeter les codes traditionnels de la société japonaise et d’affirmer un style de vie, un furieux désir de liberté. À Ueno Park, ils vont se trouver réunis pour Hanami, le spectacle de l’éclosion des cerisiers. Ce moment de renaissance va permettre à chacun d’explorer sa propre solitude.

Mon avis :

Huit adolescents, huit vies très différentes, dans le parc des cerisiers en fleurs pour le rituel de l’Hanami. Huit destins très différents, saisis dans un moment particulier, en cette unité de temps et de lieu. On pourra se demander quel seront leur devenir, leurs forces, leurs faiblesses. Ils semblent tous seuls, très seuls, même s’ils ont un point commun : ils rejettent la société telle qu’elle est. Auront-ils la force de s’affirmer, de ne pas faire ce que l’on attend d’eux ? Pour certains, c’est quasiment sûr. Pour d’autres, le chemin vers eux-mêmes sera long, si tant est qu’ils le suivent. Affronter les morts, leurs souvenirs est plus difficile que de se confronter aux vivants.
L’on découvre ainsi, dans ce parc, ceux que la société exclut, méprise, selon un système de valeurs qui n’est pas le nôtre – même si, pour certains points, elles se recoupent quand même. En France, la débrouillardise, l’art de s’en sortir en faisant des petits boulots, la faculté à en changer si nécessaire est plutôt valorisé. Pas ici.
Nous avons huit points de vue différents, ou plutôt sept, puisque le dernier nous ouvre à la fois un point de vue sur lui-même et sur les autres qu’il voit sans que les autres l’aperçoivent. Il est des êtres invisibles. Ce qui manque, dans ce Japon qui fait tant rêver, la solidarité. Être une femme, plus encore qu’un homme, est avoir un avenir tut tracé, identiques pour toutes – mariage, maternité, éducation des enfants dans le respects des traditions.
Mon personnage préféré est Sora, parce que même s’il subit des attaques bien réelles, même si le négatif est bien présent dans la vie qu’il s’est choisie, il se raccroche à ce qui peut lui arriver de positif dans sa vie hors-norme.
Merci aux éditions Actes Sud Junior et à Netgalley pour ce partenariat.

Une douce lueur de malveillance de Dan Chaon

Présentation de l’éditeur :

Dustin Tillman est psychologue à Cleveland. Une partie de sa famille a été assassinée pendant son enfance et son frère adoptif a été condamné pour ce crime. Celui-ci est finalement innocenté.
Dustin s’intéresse alors aux crimes non élucidés de la région, notamment une série de disparitions dont lui parle un de ses patients, Aquil Ozorowski, ancien policier. Dustin se passionne pour cette affaire.

Merci à Léa et à son PicaboRiverBookClub et aux éditions Albin Michel pour ce partenariat.

Mon avis :

J’ai du mal à commencer la rédaction de mon avis pour ce livre, parce qu’il est tellement riche, parce qu’il y a tellement à en dire que j’ai peur d’en dire trop, ou de ne pas réussir à partager ce qui fait la singularité de ce titre.
Il contient 527 pages. Rien n’est à retirer. Même, ce qui est intéressant, ce sont tous les non-dits, les silences, parfaitement matérialisés dans le texte sans en faire trop visuellement. Au lecteur de combler ses courts blancs, ses pauses, ses moments de silence et d’hésitation qui concernent à peu près tous les personnages.
Pourtant, les personnages se parlent, mais n’écoutent pas ce que disent les autres – même s’ils croient le faire. Le personnage emblématique de cette situation c’est Dustin, que je qualifie de personnage principal sans prendre le risque de me tromper. Il mène une vie des plus ordinaires en apparence, marié, deux enfants. Seulement, ses parents, son oncle, sa tante ont été assassinés alors qu’il était enfant, et aujourd’hui, trente ans plus tard, le coupable désigné sort de prison, non parce qu’il a purgé sa peine, mais parce qu’il a été reconnu innocent. Au même moment, la femme de Dustin meurt, des suites d’un cancer qui l’a emportée très rapidement. Elle non plus n’arrivait à dire, à partager. Ne pas dire à ses enfants (pour sa maladie, pour les causes du décès de leurs grands-parents) faisait partie de ses choix – les conséquences, on peut les lire en partie dans l’après.
L’après, c’est l’illusion d’une vie qui continue, alors que Dustin est en décalage complet entre ce qu’il pense être sa vie et ce qu’elle est réellement. L’interrogation sur ce qui s’est vraiment passé la nuit où ses parents sont morts est là, latente : c’est davantage ce que Russel, son frère adoptif sorti de prison peut penser de lui et des autres – ses cousines Kate et Wave – qui le préoccupe que la recherche de la vérité. Il faudrait pour cela qu’il remette en cause ce qu’il a cru, ce qu’il a vu, ce qu’on lui a fait croire. Hier, comme aujourd’hui, les théories du complot fleurissent, et il est intéressant de se replonger dans ses années 80 pour voir et bien, celle qui dominait dans l’opinion publique à l’époque, et qui n’avait pas besoin des réseaux sociaux pour se répandre jusque dans les tribunaux.
A défaut d’enquêter sur son passé, à défaut d’en parler, Dustin se fait un nouvel ami, Aquil, policier mis sur la touche parce que… parce que là aussi, Dustin n’a pas le droit de savoir pourquoi Aquil ne fait plus vraiment partie des forces de police. En revanche, celui-ci, qui devient son nouvel (son seul ?) ami le fait à nouveau plonger dans une affaire de meurtres, dans une nouvelle théorie du complot moderne, et tous deux se constituent enquêteur en dilettante. Dustin se rend à peine compte qu’il a largement franchi les limites des relations patient/thérapeute. Il ne se rend pas compte non plus que son fils aîné s’est éloigné, que son fils cadet se drogue et sombre peu à peu. Tel un grand angoissé de la vie, il se recrée un monde, empruntant à ses propres thérapies pour tenter… de rationaliser ? de trouver un sens à ce qu’il ne comprend pas ? tant le décalage est grand entre ce qu’il perçoit et ce que les autres perçoivent de lui. Autour de lui, comme des satellites, la présence des absentes. Kate, d’abord, la seule avec laquelle il maintient un contact, Wave, la jumelle de Kate, est encore plus nébuleuse, puisqu’elle a choisi la fuite, l’isolement, une vie dans la crainte perpétuelle de… De quoi, au juste ? A quelle théorie du complot a-t-elle souscrit de son côté ?
Autre idée sous-jacente : la norme. Quelle norme ? Wave, adolescente, a déjà soulevé l’idée que ses parents ne sont pas dans la norme, qu’ils ne vivent pas comme les autres, et que l’accident du travail qui a coûté un bras à son oncle ne justifie pas leur mode de vie. Déjà, dans cette génération un peu particulière (les deux frères avaient épousé les deux soeurs) puisqu’elle avait coupé les liens avec les grands-parents : parents et enfant (en l’occurrence Kate et Wave) avaient une vision diamétralement opposée d’une seule et même personne – ou de la diversité des points de vue naît la richesse d’un récit.
Je prends des chemins de traverse pour ce récit, dont la chronologie n’est pas linéaire sans pour autant nous perdre. De même, l’auteur utilise des techniques de narration originale, non dans le seul souci de « faire vraie », mais pour augmenter la richesse de la narration.
Vous l’aurez compris, Une douce lueur de malveillance est un des livres les plus intéressants de cette rentrée littéraire 2018. N’hésitez pas s’il croise votre chemin.