Archive | 24 janvier 2016

Mardi, le rabbin a vu rouge d’Harry Kemelman

Mon avis :

Je ne comprends pas que cette série policière soit aujourd’hui quasiment introuvable, si ce n’est en occasion. Pas assez policière ? Pas assez consensuelle ? Ce livre pose en effet des questions qui fâchent, montre une vision de la justice assez dérangeante, et certaines opinions, qui paraissent pourtant datées, sont toujours d’actualité dans l’Amérique profonde et puritaine.
Le rabbin Small est invité à remplacer un confrère à l’université, pour donner des cours sur le judaïsme. Si vous connaissez un peu le personnage, vous vous doutez bien que l’argent n’entre pas du tout en ligne de compte, il s’agit bien pour lui de vivre une nouvelle expérience qui ne manquera pas de le désarçonner, de le questionner.
Quel est le but de l’enseignement ? Transmettre un savoir. Quel est le but de l’étudiant ? Acquérir une culture – c’est du moins le point de vue du rabbin. Or, il découvrir qu’il n’en est rien, et que le but des étudiants est de trouver un bon travail après – il cherche avant tout des études pratiques, et les professeur cherchent avant tout un bon poste, une belle carrière, et à valider les compétences de leurs étudiants avec un minimum d’efforts. Le débat est toujours d’actualité. Certains ne parlent-ils pas de supprimer certaines formations, puisqu’elles ne débouchent pas sur de « vrais métiers » (les termes restent à définir) ? Les futurs bacheliers ne se pré-incrivent-ils pas, ne forment-ils pas des vœux pour se retrouver, parfois, dans des filières qui ne les attirent pas du tout ?
L’université où se passe l’action est une « petite » université. Elle n’est pas prestigieuse, elle est même conservatrice et suit les règles à la lettre. L’antisémitisme est présent, ce n’est pas grave, ce ne sont que quelques plaisanteries sans importance. L’idée d’intégrer des étudiants noirs ne fait pas non plus l’unanimité. Et c’est dans ce contexte, alors que le contrat d’un professeur pourtant apprécié de ses étudiants n’a pas été reconduit et qu’une délégation d’étudiants activistes était reçu par la doyenne qu’une bombe explose, causant la mort d’un professeur d’anglais.
La manière dont l’enquête est menée nous donne une bonne idée du système judiciaire américain, et comment des hommes, selon leurs préjugés, peuvent pourrir la vie des autres, simplement parce qu’ils en ont le pouvoir, et que le mode de vie des « suspects » ne leur convient pas. Ne parlez pas de preuves. Même si elles innocentent le suspect, c’est à son avocat de prouver son innocence (en ne laissant rien passer) parce que le procureur, lui, peut choisir de les ignorer, comme il peut ou non choisir de garder les suspects en prison jusqu’au procès. Même s’ils sont reconnus innocents, le procureur, qui est élu, rappelons-le, aura réussi à briser leur vie. Les policiers ne sont pas en reste, et un certain sergent emprisonnerait bien le rabbin (oui, le rabbin) qui est à ses yeux le coupable idéal. Non, David Small s’offusque à peine, il en a vu d’autres au cours de cette enquête, justifiant parfaitement le titre du roman.
Il n’est pas le seul, et une autre question central dans ce roman est la famille. Nos chers petits étudiants ont des parents, les professeurs, les procureurs, ont des familles, ou pas. Le procureur adjoint n’est pas marié, ce qui lui a permis de faire ce qui l’intéressait vraiment, et non de chercher à bien gagner sa vie, pour plaire à une fiancée, une femme, ou même à sa propre famille qui, pour certains, ne le comprennent pas. La doyenne de l’université n’est pas mariée non plus, et les explications divergent à ce sujet. Le procureur s’inquiète pour ses quatre filles, ce qui nuit à son objectivité. Quant au rabbin, qui célèbre des mariages et se disputent parfois avec les fiancés, il fait preuve de beaucoup de lucidité. Tous devraient l’avoir.