La femme tatouée de Pieter Aspe

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Présentation de l’éditeur :

Sacrée découverte dans un grand restaurant de Blankenberge, sur la côte belge : le corps sans vie d’une (très jolie) femme au fond d’un vivier à homards. Sur sa fesse gauche, un mystérieux tatouage, la lettre M en caractère runique, emblème d’un groupuscule d’extrême-droite. Le commissaire Van In et le fidèle Versavel se lancent sur ses traces pour se retrouver au cœur d’une véritable guerre entre catholiques intégristes, cellules islamistes et néo-nazies…

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Mon avis :

Ce roman est le quatorzième que je lis de Pieter Aspe, et force est de constater que la religion prend une place de plus en plus importante dans l’intrigue. Pas du côté de notre cher Pieter Van In, non, ni de Hannelore, la juge d’instruction hors-norme, qui a uni sa vie à la sienne et aimerait bien avoir un troisième enfant, mais à l’intérieur de l’intrigue, et lors du dénouement. Je ne veux pas vous le révéler, non plus que celui du Tableau volé (chronique à paraître le 10 avril) mais j’aimerai bien pouvoir en discuter avec quelqu’un qui a lu ces livres et savoir ce qu’il/elle en pense.

Mais revenons au début. Il fait très chaud sur Bruges, et quoi de mieux que de se rendre au bord de la mer ? Allez, zou ! Van In met Hannelore, les jumeaux dans la voiture, il ajoute même Versavel (l’amitié, c’est sacré) et c’est parti meine Kiki ! Juste avant de partir, le téléphone sonne et leur annonce qu’un corps a été découvert… justement à l’endroit où ils avaient prévu de se rendre. Si les criminels ne sont pas en vacances, au moins, le hasard fait bien les choses.

Accident ? Suicide ? L’enquête commence mollement, surtout que le médecin légiste est introuvable, puis, une fois qu’il a été trouvé, force est de constater qu’il n’est pas vraiment dans un état lui permettant de mener à bien son travail. Heureusement, Van In est là et il aurait pu dire, comme dans les séries télévisées : »je vous couvre ». Il ne le dit pas, il le fait, et croise les doigts pour qu’Hannelore ne se rende compte de rien.

Ce n’est pas que l’enquête s’annonce facile (déjà qu’elle n’a pas très bien commencé), c’est juste que les choses se compliquent très très vite. Caroline, la victime, est un paradoxe à elle toute seule. Tout lui a souri dans son enfance, elle réussissait tout avec facilité, elle avait l’amour inconditionnel de ses parents, et un jour, elle a décidé de prendre une voie contraire. Que s’est-il passé ? Et si les explications de sa sœur Emma, la mal aimée qui a réussi (elle est médecin) apportent un début de piste, elles n’expliquent pas tout. L’excès de don, l’excès d’amour peut-il vraiment nuire jusqu’à entraîner cette déchéance ? Pourquoi pas ? A cet endroit de mon billet, j’hésite à m’enfoncer dans une analyse psychologique, parce que certains lecteurs vont peut-être s’arrêter net là, et dire que je me trompe ou que j’en fais trop – mais j’aime en faire trop ! La Caroline si intelligente, si sportive de sa jeunesse (c’est sa soeur qui nous le dit) est devenue une fille très facile, très manipulable, ne séduisant que des gros lourds fascinés par l’extrémisme. Pour expliquer ce revirement, on peut en passer par les ravages de la drogue, par l’envie de ne pas être la petite fille modèle chérie de son papa et/ou de voir ce qu’elle devra faire pour qu’il (son père) se rende compte qu’elle n’est pas cet être idéal et idéalisé. Bonne pioche : le père ne résiste pas aux épreuves et plutôt que de retrousser ses manches, réparer les dégâts qu’il a causés (son autre fille lui est invisible, et remonter la pente, pour Caroline, après être tombée si bas, n’aurait pas été aisé) préfère se suicider. Etre un bon père tant qu’on n’est pas confronté à des épreuves, voire à l’échec de l’éducation donné, c’est un peu facile – et les enfants de perdre un peu plus les pédales, dans ces cas-là. Il reste la mère, me direz-vous. On ne sait pas grand chose d’elle, si ce n’est cet AVC à l’annonce de sa fille Caroline et son absence totale d’impact, quoi qu’elle ait fait, sur l’éducation de ses deux filles.

Les ratages de l’éducation et de la transmission sont une thématique récurrente chez Pieter Aspe. Il suffit d’examiner l’enfance de chaque victime, de chaque suspect. Prenez Reggie, dont le meurtre sanglant relance l’enquête sur la mort de Caroline. Ce crime choque même le médecin légiste, qui en avait vu d’autres en Pologne (et qui espérait ne plus voir de tel carnage en Belgique) : pas de père, mère défaillante et besoin de reconnaissance en choisissant le pire chemin qui soit. Autre point commun avec la première victime : cette rune tatouée sur le popotin. Fascinés tous les deux (et ils ne sont pas les seuls) par une certaine mythologie, il leur fut aisé de sauter le pas, de se réclamer de toutes les imbécilités véhiculés par les extrémistes et de ne surtout pas chercher à comprendre la signification de ses symboles. Le mal n’est pas dans les runes, il suffit de rencontrer l’antithèse absolu de ces dingues en la personne de l’ami de Versavel (dûment marié, et oui, Versavel n’est pas hétérophobe comme le montre son amitié pour Van In), passionné par les runes et les décoctions d’écorce de chêne. Un chemin rude, sans reconnaissance, avec juste de la satisfaction intellectuelle (et l’admiration de sa femme). Bref, un être immédiatement sympathique, un îlot apaisant alors qu’un troisième meurtre est survenu, sans lien avec les précédents, bien sûr (ou pas ?).

Le roman date de 2004, et pourtant il est étonnamment contemporain, quand il parle de la crainte des attentats, du racisme galopant, de la montée des extrémismes de tout bord. En Belgique, les observateurs se sentaient pourtant en sécurité, contrairement à d’autres pays européens dans lesquels cette montée est bien visible. Cependant, dans cet Europe post-11 septembre, tout se met rapidement en place pour contrer cette menace et pour rassurer le bon peuple, à coup de communication maîtrisée et réjouissante. Et oui, il peut être réjouissant de voir un homme politique trop sur de lui se faire tailler en pièces littéralement par une journaliste qui ne craint pas de poser les bonnes questions et d’exiger des réponses – de faire son métier, en somme. « Maîtrisée » quand Van In dit ce qu’il a à dire avec une juste mesure. Mais on enquête toujours plus efficacement quand les moyens nécessaires sont là – et quand on laisse ses rancœurs personnelles de côté.

La femme tatouée est un excellent roman de Pieter Aspe, un des meilleurs que j’ai lu à ce jour. Ne le ratez pas s’il croise votre route.

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31 réflexions sur “La femme tatouée de Pieter Aspe

  1. Je vais y venir à ce Van Aspe depuis le temps que tu fais des billets avec de tels trémolos dans la voix (et ce n’est pourtant pas ton genre !!! 😆 ) ! En Belgique en plus…

  2. j’ai abandonné la quatrième forme de satan de cet auteur… Je n’ai pas accroché avec le style… Si celui-ci est le meilleur, je vais faire un nouvel essai !

  3. Pingback: Le Mois belge 2015 : le billet récapitulatif |

  4. Pingback: Le Mois belge 2015 : la semaine 1 |

    • Pour ma part, j’ai réussi à programmer deux autres billets sur cet auteur (pour le 10 et le 28). Et j’aurai mon « classique » mardi. Pour les autres rendez-vous… Je suis débordée par le collège et par les félins normands.

  5. 14ème ???? Et moi , je n’en ai lu encore aucun, malgré tous tes billets alléchants ! J’ai cherché le tout premier, mais impossible de le trouver en librairie (je suis une maniaque, j’aime bien lire dans l’ordre 😉 ) . Je suis sûre que je vais finir par le trouver et découvrir enfin Van In.

    • Bon courage pour les lire « dans l’ordre » – parfois, les éditeurs les sortent dans une joyeuse pagaille, et il m’est arrivé de lire « le tout dernier » (hum, hum) et de découvrir un Van In pas encore marié ! Le tout premier est Le carré de la vengeance.

  6. Pingback: Bilan du mois belge 2015 | deslivresetsharon

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