Archive | 15 mars 2015

Un fond de vérité de Zygmunt Miloszweski

Présentation de l’éditeur :

Fraîchement divorcé, Teodore Szacki a quitté son travail de procureur à Varsovie et débarque dans la paisible bourgade de Sandomierz, où il compte bien refaire sa vie. Mais six mois à peine après avoir abandonné l’agitation de la capitale et l’asphyxie de son mariage, il s’ennuie déjà. Heureusement, devant l’ancienne synagogue de la vieille ville, du travail l’attend : un corps de femme drainé de son sang, tout comme dans un rite sacrificiel juif…

Mon avis :

« Saint Archange Michel, triomphateur du mal, saint patron des combattants de la justice, protecteur des policiers et des procureurs, entends l’appel de ton fidèle serviteur et fais en sorte qu’il ne soit pas trop tard. Et aussi que, pour une fois dans ce foutu pays, on puisse régler quelque chose en dehors des heures d’ouverture de bureau. »

Voici la prière de Théodore Szacki, l’enquêteur de ce roman policier, au moment où il a découvert l’identité du coupable. Et l’on ne peut que l’en féliciter : ce n’était vraiment pas facile. J’ajoute (et tant pis si je spoile un peu) qu’il admire ce coupable et que cela lui pose sérieusement problème. Zut ! Il a torturé, il a tué, et là… le commissaire l’admire tant la planification de son crime était réussie, au point qu’il a vraiment, mais alors vraiment failli échapper à la justice et cela ennuie franchement Théodore de ressentir cela !

Je tiens à vous le dire tout de suite : s’il est un auteur que j’aimerai interviewer, c’est bien Zygmunt Miloszewki, tant il joue avec les clichés du roman policier, tant il montre aussi tout ce qui ne va pas dans ce beau pays qu’est la Pologne. Son enquêteur, le procureur Théodore Szacki, ressemble en effet à moults policiers européens. Il est divorcé, est père d’une fille unique, a des aventures. Certes, il n’a pas de problèmes avec la dive bouteille, sa boisson favorite étant plutôt le thé au sirop de framboise. Il a en outre un gros défaut : il dit ce qu’il pense, et ce qu’il pense ne fait pas toujours plaisir. Ce n’est pas qu’il appuie là où cela fait mal, c’est plutôt qu’il pense par lui-même, ce cher procureur, les idées toutes faites, les clichés, le « fond de vérité » qui se trouve derrière toutes les légendes, très peu pour lui. Pas de mollesse, chez lui : il est capable de reconnaître très vite ses torts, de changer un jugement positif en négatif, voire d’exploser littéralement et d’en assumer les conséquences. Il a des lettres, de plus, et il est sans doute l’un des seuls enquêteurs à voir des analogies entre le coupable et Gollum, du Seigneur des anneaux.

Voilà donc pour cet enquêteur, fortement attachant, pour Barbara, l’autre procureur, qui ne s’apitoie jamais sur son sort, là où, j’en suis sûre, des auteurs français (j’ai quelques noms en tête) nous aurait sortie une belle bouillie larmoyante qui aurait eu un impact moindre que la lucide sécheresse de Barbara sur son propre cas. Je n’ai garde d’oublier leur supérieur, « Ourson » pour les intimes, excellente cuisinière qui n’oublie jamais de leur préparer d’exquis gâteaux, tout en suivant les enquêtes de très près.

D’ailleurs, vous avez dû remarquer que je n’ai pas beaucoup parlé de l’enquête, qui est pourtant mené avec soin : un meurtre, puis un deuxième meurtre, et enfin un troisième meurtre, avec une gradation dans l’horreur. C’est au point qu’un spécialiste est convié pour donner son point de vue – et Théodore de souligner à quel point on n’est pas dans une série télévisée, où tout est calibré pour que le gentil enquêteur trouve le coupable en une heure trente montre en main. Les scénaristes font tout pour qu’il y parvienne. Ce tueur fait tout pour les égarer. La presse est plus qu’échauffée, non parce qu’il ne se passe jamais rien dans cette ville, mais parce que cette affaire réactive les haines antisémites, bien vivaces en Pologne.

Vu de France, tous ses propos et ses actes antisémites, qui ont lieu dans l’indifférence quasi-générale ont de quoi surprendre, choquer. Tout ce que ces braves polonais sont capables de croire au sujet des juifs aussi. Le mal est tellement profond, enraciné que je suis même surprise qu’il existe des personnes aussi sensées que madame Helena (p. 266) ou que Théodore, le procureur, qui ne veut souhaite que faire respecter la loi. Il ne s’interroge pas si cela est facile, ou pas, il ordonne, il va chercher les réponses dans un passé de soixante-dix ans, même si elles sont douloureuses à entendre, même s’il est « hypersensible comme tous les polonais éduqués ». Les descendants des victimes et des bourreaux sont là, est-ce que cela explique tout ? Non. Mais cela n’en rend que plus insupportable à entendre les discours nauséabonds des nationalistes comme Szyller. Je le cite (même si l’air devient moins respirable) : « Mais à présent que c’est fait et que nul ne peut le défaire, que c’est un triste épisode de l’histoire, une balafre sur la face de l’humanité, si vous me demandiez maintenant si la disparition des Juifs de la Pologne lui a été bénéfique, alors je répondrai oui, elle l’a été. « , p. 161. Et son soupir, comme quoi il est dur d’être un patriote, ne trouve pas d’écho en moi – et j’espère qu’il n’en trouvera chez aucun lecteur.

Un fond de vérité est, avant d’être l’histoire de crimes, l’histoire d’une Pologne qui n’a pas réglé ses comptes avec le passé, qui n’a pas tué ses vieux démons, parce qu’elle n’en a pas envie. Et c’est bien plus effrayant qu’un meurtre.

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Bacchus et moi de Jay McInerney

97827510Présentation de l’éditeur :

« Mon premier rosé pétillant, je l’ai lu bu au festival de Tanglewood, sur une couverture à même la pelouse, au côté d’une jeune personne qui répondait au nom de Joan Coughlin. Les Who interprétaient Tommy. L’air tiède de cette soirée estivale était lourd de vapeurs d’encens et de cannabis. Ce souvenir ému n’est sans doute pas pour rien dans mon enthousiasme persistant pour le champagne rosé.  »

Merci aux éditions Partage-Lecture et aux éditions Points pour ce partenariat.

Mon avis :

Merci à Partage-lecture et aux éditions Points pour ce partenariat.
Ces chroniques sont réparties en sept parties, leur taille moyenne est de six pages. L’auteur s’implique fortement dans ses chroniques. Il nous parle de ses dégustations, de sa première rencontre avec un vin, même de sa vie privée (c’est grâce à sa seconde femme qu’il a découvert le puligny-montrachet, p. 313), sans pour autant jamais s’écarter de son sujet.
Les chroniques parlent du vin, de tous les vins : Bordeaux, Bourgogne, Chablis, Tavel, en bref vins rouges, vins blancs, rosés (symbole de détente et de décontraction), champagne (y compris le champagne rosé), cognac, armagnac. Tous les pays producteurs sont visités, y compris les moins connus (la Nouvelle-Zélande, certains pays d’Amérique du Sud). Si les clichés ont la vie dure (ah ! l’opposition entre le vigneron bourguignon et le propriétaire de château bordelais), Jay McInerney essaie de lutter contre les idées reçues. Peut-être est-ce plus facile de New York : un auteur français aurait sans doute davantage déploré qu’un des restaurants les mieux notés au monde ne présente aucun bordeaux dans sa carte des vins.
Pour chaque « cépage » évoqué (les puristes me pardonneront mon manque de vocabulaire, même après la lecture de cet ouvrage), l’auteur retrace ses origines, son évolution, et surtout, l’amour de ses propriétaires pour leur production. La production de tel ou tel vin est affaire d’affinité, d’affection, d’hommes et de femmes plus que d’argent (même s’il en a fallu, bien sûr, pour acheter vignes et domaines).
J’ai découvert des choses, en lisant ces articles, comme la biodynamie, sur laquelle l’auteur revient souvent, ou le zinfandel dont j’ignorais l’existence. L’auteur s’attache aux lieux, aux personnalités, fait des rapprochements entre le vin et le cinéma. Il s’intéresse aussi à la littérature et à l’histoire – quel était le vin préféré d’Honoré de Balzac et de Louis XVI ?
Si vous lisez ce recueil, je vous conseillerai de picorer les articles de ci, de-là, en allant vers les cépages qui ont votre préférence. Ce livre invite à la légèreté, au plaisir de savourer un bon vin, non aux excès, les dégustateurs devant garder « un minimum de sobriété et de jugement critique », p. 289.