Archive | 22 février 2015

Retour de vacances – humeur d’un scénariste.

Revoici le scénariste de Les plumes d’Asphodèle – humeur.

J’avais dit que la reprise serait difficile. Je ne me trompais pas.
Nous avons été réunis tous les quatre, les quatre scénaristes d’une célèbre série télévisée dont j’aurai la correction de taire le nom.
– Le héros de la série a décidé de nous quitter.
Tiens ! Il est plus intelligent que je ne le pensais.
– Il souhaite que son personnage meure, je cite « d’une mort héroïque ».
Je retire ce que je viens de penser.
– Messieurs, je vous laisse donc libre de l’imaginer.

Mouais.
– Il provoque en moi une forte envie de me rendre au cabinet pour satisfaire un besoin naturel.
– Je dirai la même chose, mais en plus bref : il me gonfle, ce crétin prétentieux. Il ne peut tout simplement pas mourir entre deux épisodes ? Comme ça, on enchaîne le suivant avec un bel enterrement, et basta !
– Tu nommes son successeur avant ou après l’enterrement ?
– On verra quand on saura s’il y a un successeur. Pour des questions de parité, ce peut être « une » successeur. Sinon, quelqu’un a une idée neuve ? Parce que les miennes sont toutes usées.
– Qui dit « mort héroïque » dit « mort en protégeant quelqu’un ». Un de ses équipiers ?
– Non, après, on se traînera sa culpabilité sur au moins quatre épisodes, avec le personnage recroquevillé sur son canapé en tenue « cocooning » si c’est une meuf, ou en train d’écluser des bières si c’est un mec. Nan, le mieux, c’est il se sacrifie pour sauver un enfant. C’est juste bête qu’il n’en ait pas – dans l’histoire.
– Idée ! m’écriai-je. Prise d’otages dans une banque, un otage est blessé, il s’offre en échange et… Nan, c’est très bête.
Puis, cela avait été déjà écrit tellement mieux ailleurs. Voir FBI porté disparu pour plus de précision.
– On peut garder le principe de la prise d’otage.
– Mouais, repris-je. Dommage qu’on ne puisse tout simplement pas faire sauter sa voiture. Cela nous évite de nous demander arme à feu ? arme blanche ? dans le cœur ? dans la tête ? Non, parce que ceux qui se prennent une balle dans la tête sont toujours très beaux à la télé, alors que dans la réalité… Franck, mon frère médecin légiste, avait dû reconstituer une victime, et ce n’était beau ni à faire ni à voir.
– Imaginons, je dis bien imaginons
– On ne fait que cela…
– Que ce crétin veuille revenir dans une dizaine d’épisodes, parce que ses projets actuels ont pris l’eau. Non, parce qu’il ne faut pas se leurrer, j’ai lu qu’il était pressenti pour un grand rôle au cinéma. Comment on se dépatouille ?
– On lui crée un sosie ou un frère jumeau. Les spectateurs ont l’habitude. Ils n’attendent même que cela parfois.
– Meilleure idée : il est enlevé, on retrouve le corps des mois après, il est méconnaissable, du coup, ils ne sont pas surs que c’est lui, et cela nous laisse une porte de sortie.
– Objection votre honneur ! Les téléspectateurs regardent les Experts depuis dix ans. Ils savent pour l’ADN et le dossier dentaire, cela ne passera pas.
– Le cabinet de son dentiste a cramé, il a été adopté, donc aucun membre de la famille pour des éléments de comparaison, et comme c’est dommage, on ne possède aucun échantillon de son ADN.
– Adjugé vendu ! Et s’il n’est pas content…
– Qu’il écrive le scénario lui-même !

 

Le dragon d’ivoire de Fatos Kongoli

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Présentation de l’éditeur :

Fortement inspiré de l’expérience de l’auteur, Le Dragon d’ivoire raconte la vie d’un jeune étudiant albanais à Pékin dans les années 60. Il évoque ses rencontres avec la belle Sui Lin et la haine des Chinois pour tous les étrangers blancs. Il sera suivi, épié… son histoire d’amour sera considérée comme de l’espionnage. Peur, chantage et délation sont présents en Chine comme en Albanie. Ce roman poétique est un voyage au bout de l’absurde. On y retrouve les bonheurs d’écriture de Fatos Kongoli et son sens de la métaphore, mais sa force est de faire de l’aliénation, plus qu’un simple témoignage sur la société albanaise, une parabole tragique et grinçante sur la noirceur humaine.

Mon avis :

Le quatrième de couverture de ce roman est pour le coup particulièrement juste, et il devrait être n avertissement pout tout ceux qui se plongerait dans la littérature albanaise.

Que savons-nous de ce pays ? Quasiment rien. Que découvrons-nous à la lecture de ce livre ? Que l’Albanie a eu des échanges avec l’URSS, avec la Chine, que de jeunes albanais sont allés y étudier (tout comme l’auteur en son temps), mais qu’ils pouvaient ne pas y retourner, sans qu’on leur donne d’explications pour ce qui sonnait comme un bannissement. Que ce soit en Chine ou en Albanie, ils sont épiés, espionnés, dénoncés, tout est suspect dans le moindre de leur geste, leur moindre rencontre. Les délateurs, les espions sont anonymes, les mises en garde et les menaces obscures, métaphoriques. Les conséquences sont bien réelles. Est-ce pour cette raison que la fille du personnage principal lui écrit avec tant de détachement, que personne ne s’offusque qu’elle épouse quasiment le premier venu – tant qu’elle est mariée, donc à l’abri. Est-ce le régime communiste qui a privé ainsi les albanais de tous liens amoureux, amicaux, familiaux un peu comme si tous voulaient se venger de leur vie précautionneuse, minutée, en déversant ses rancœurs, ses actes manqués sur d’autres.

J’ai pensé à Kafka aussi, tant les situations sont absurdes, tant les liens de cause à effet sont implicites.

Que dire aussi de la vision de la Chine par les étudiants albanais ? Nous ne savons pas ce qu’ils étudient, nous savons qu’ils sont des idées reçues sur les chinois(es), sur les américains, que tout ce que dit l’organe officiel est forcément vrai. Nous voyons maintes brèves rencontres, maintes occasions perdues, maints petits incidents, alternant chapitres courts et chapitres amples sur le séjour en Chine. Nous avons le personnage principal et un double, qui lui écrit de très longues lettres, avec un destin parallèle au sien, et une vision très différente de ce qu’a été la vie du personnage principal.

De la dimension métaphorique se double une dimension fantastique : il donne voix aux morts, dans la grandeur et la décadence d’un gouvernement. ils sont les témoins involontaires de ce temps qui a passé, de ce temps révolu :  « Toutes ces histoires sont déjà dépassées, chacun de nous les a emportées dans sa tombe. Nous les gardons enfermés dans la prison de notre mémoire d’hommes morts ».

Le dragon d’ivoire est un ouvrage ardu, âpre, pour tous ceux qui s’intéressent à l’Europe de l’Est.

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