Archive | 7 novembre 2014

Le manteau de Greta Garbo de Nelly Kapriélian

couv59291607Edition Grasset – 281 pages.

Présentation de l’éditeur :

En décembre 2012, la garde-robe de l’icône la plus secrète de l’histoire du cinéma a été exposée durant trois jours, puis vendue aux enchères à Los Angeles. Huit cents pièces. Les vêtements d’une femme peuvent-ils raconter une vie, éclairer ses mystères ? Pourquoi Greta Garbo achetait-elle des centaines de robes alors qu’elle n’en portait aucune, ne se sentant bien que dans des tenues masculines ? S’habille-t-on pour se travestir et se mettre en scène dans un rôle rêvé ? Pour donner une image de soi acceptable ou démentir une place assignée ? Pour séduire ou pour déplaire ? Se fondre dans une société ou s’y opposer ? Quels désirs secrets et enfouis, quelles pulsions obscures et inavouables, fondent-ils notre goût, notre style ?
Et moi-même, pourquoi avais-je acheté, lors de cette vente, le manteau rouge de Greta Garbo, alors qu’il n’était pas mon genre ?
Ce qui devait être un essai s’est peu à peu mué en roman : les vêtements racontent ces fictions que sont nos identités, et donnent à lire les narrations, souvent mystérieuses, que sont nos vies.

1312260953408502211846257Défi premier roman

Mon avis :

Je suis finalement allée jusqu’au bout de ce livre, parce que je l’avais emprunté en ebook sur mon ordinateur, et qu’il m’était impossible de le rendre. Peut-être d’autres personnes ont très envie de découvrir ce roman. J’ai donc préféré le lire mais sans l’approfondir – j’ai sauté l’épilogue.

Les questionnements du quatrième de couverture (je les lis rarement) font penser à la problématique d’une thèse. Au cours de la lecture, j’ai trouvé que l’auteur posait des questions intéressantes, développait des postulats, qui auraient mérité d’être approfondi. Seulement, le texte s’éparpille dans plusieurs directions, au lieu de s’ordonner avec rigueur.

Certes, Greta Garbo pourrait être considérée comme le fil conducteur du livre. Greta Garbo est-elle un fil ? Je vous l’accorde, la question est absurde, pas plus que les circonvolutions du texte, qui montre l’immense culture de l’auteur. Elle cite des interviews, elle analyse des films, certains très connus (Laura d’Otto Preminger, Rebecca et Sueurs froides d’Alfred Hitchcock)  , d’autres qui le sont moins. Elle dresse la biographie de vedette, d’acteurs, de couturiers, d’auteurs. Les effleure, plutôt, conservant surtout deux points importants dans leurs: la transgression et l’excès. Je pense notamment à Truman Capote, à John Galliano ou à Alexander McQueen. Péremptoires sont les propos, le plus souvent : pas de nuances, mais des affirmations qui ne sont pas sujettes à discussion. Ainsi pour le suicide d’Alexander McQueen, dans sa penderie, il n’est pas question de rappeler que sa mère venait tout juste de mourir : je ne puis m’empêcher de penser qu’il s’agit là d’une des causes qui l’a conduit à ce geste, et pas seulement le rythme frénétique de ses créations. Tout est toujours lié aux vêtements dans ce livre, à son rapport au corps.

Et mon billet de devenir décousu à son tour, puisque je voudrais vous citer quelques lignes qui m’ont frappée.

« Dans le rapport de forces qu’il établit implicitement entre la femme et le vêtement, Capote se range du côté de la femme : c’est elle qui sera visible, non la robe ; la robe ne sera qu’un outil pour la mettre en valeur, non l’inverse ; la robe sera forcément éclipsée par la femme. » Je pense bien sûr aux couturiers qui veulent des mannequins portemanteaux de leur création et au diktat e la taille 34/36, mais ces deux points ne sont pas du tout évoqués dans le roman. Les personn(ag)es évoqués ne manquent pas non plus de moyen pour se vêtir et renouveler leurs garde-robes (et s’ils ne l’ont pas, ils le trouvent assez facilement).

« La question que pose Breakfast at Tiffany’s est bien plus profonde que ce que l’on a bien voulu y voir : de quoi faut-il s’amputer, quand on est issu d’origine modeste, pour changer de classe sociale ? Et se faire croire qu’on vit, enfin, dans un rêve… Quel prix à payer ? »

Et la dernière, sur Garbo elle-même :

« Ce que dit de Acosta, et qui me fait mal, c’est qu’elle ne comprend pas comment elle, issue d’une riche famille d’aristocrates espagnols, a pu s’abaisser à aimer une « servante suédoise » qui, comme tous les pauvres, ne s’intéresse qu’à des sujets médiocres, et dont le vrai visage, derrière le masque de cinéma, est forcément vulgaire« . J’espère simplement que ce qui est écrit ici n’est que le point de vue de de Acosta, non celui de la narratrice ou de l’auteur, comme si la richesse entraînait la grandeur d’âme et l’excellence des sujets choisis. Si cela devait être le cas, je trouverai ce point de vue extrêmement réducteur.

Pour terminer, je parlerai de deux faits. Le premier, qu’il est difficile de passer sous silence, est le fait que la narratrice parle très souvent de sa vie personnelle, de ses amours, de ses rapports aux vêtements, rendant ainsi le récit proche de l’autofiction, un genre que je n’aime guère. Certains détails m’ont franchement agacée.

Et le contraste est d’autant plus grand quand, au détour d’une page, la narratrice parle du massacre des arméniens ou de la Shoah. Sans fard. Sans circonvolution aucune. Avec beaucoup de force. Au point que j’aurai envie de dire à Nelly Kapriélian : pourquoi n’en faites-vous pas le sujet de votre prochain roman ?  challengerl2014

Mambo des deux ours de Joe R. Lansdale

Mon avis :

Pour certains lecteurs, la couleur de la peau des personnages d’un roman n’a aucune importance. Quel intérêt de savoir si le héros a la peau noire ou blanche ? Cela ne change strictement rien à l’intrigue, ou à la manière dont les autres se comportent envers lui !  Ce devrait être le cas dans un monde idéal. Sauf qu’Hap et Léonard n’y vivent pas, et nous non plus à moins que l’on me prouve le contraire.

Hap est blanc, Léonard est noir. Accessoirement, Léonard est gay et n’en fait pas du tout un mystère. Il a aussi des méthodes très personnelles pour retrouver le calme et la paix intérieurs – comme mettre le feu à la crack house de ses voisins, avec quelques lattages au passage. Hanson, le viril représentant de l’ordre) (celui-là même qui a soufflé sa petite amie à Hap dans L’arbre à bouteilles) leur met alors le marché en mains : s’ils ramènent Florida (oui, l’ex-petite amie d’Hap, et actuelle compagne d’Hanson) en bonne santé, il efface l’ardoise. Florida a en effet voulu faire toute la lumière sur le suicide d’un détenu noir dans une prison tenue par des blancs pour lesquels l’inégalité des droits est une évidence quasi-biblique. Si quelqu’un leur citait : « Je suis noire, mais je suis belle, fille de Jérusalem », je ne pense pas qu’ils seraient capables de situer cette phrase.

Hap et Léonard déboulent donc dans une petite ville même pas charmante, Grovetown. Nous sommes dans un Texas White Trash, celui que l’on ne montrera ni dans les séries télévisées, ni dans les guides touristiques. Tout y est tellement blanc que les « gens de couleur » n’ont même pas un quartier, ils sont partis vivre à la périphérie de la ville, et n’y viennent qu’en cas de nécessité absolue. Enfin… quand je dis « blanc »… ne faites attention ni à la crasse omniprésente, ni à la bêtise affichée. « J’ai des amis nègres, mais j’les fréquente pas », dit le shérif, qui dissimule pourtant une capacité certaine de réflexion – mais pas pour tous les sujets.

Hap et Leonard sont unis par une amitié indéfectible qui les pousse à ne jamais laisser tomber l’autre – dans tous les sens du terme – et à ne pas écouter les conseils de prudence qu’on leur donne. Le mambo des deux ours n’est pas une gentille aventure dans un pays merveilleux. C’est aussi une intrigue crue, à la violence toujours prête à surgir là où on ne l’attend plus.

Le mambo des deux ours est un livre que j’ai adoré.