Archive | 21 juillet 2014

Trois femmes et un fantôme de Roddy Doyle

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Mon résumé :

Mary vit à Dublin. Sa meilleure amie, Ava, vient de déménager, et ses parents trouvent « mignons » que les deux adolescentes n’aient pas envie de se séparer. Mary est également doté de deux grands frères, deux ados qui grognent plus qu’ils ne parlent, d’une mère, Scarlett, d’un père, et d’une grand-mère, Emer, gravement malade. Un jour, elle croise dans la rue Tansey, sa nouvelle voisine, croit-elle.  Pas vraiment : Tansey est le fantôme de son arrière-grand-mère, morte à 25 ans. Elle a encore des choses à accomplir pour sa fille.

Mon avis :

Ne lisez pas le véritable quatrième de couverture : ce qu’il raconte n’aura pas lieu avant la page 164 (sur 220) : autant dire que le lecteur ne peut qu’être déçu. Comme il ne peut être, parfois, qu’agacé par les tics de langage de Mary. Elle précise qu’elle n’est pas insolente (surtout quand elle l’est), elle insère le mot « genre » constamment dans ses phrases. En plus, ses proches finissent par reprendre ses tics, ce qui est soit usant, soit amusant, selon le regard que l’on porte sur ce récit.

Parfois, j’ai eu l’impression aussi que les personnages étaient interchangeables. Ainsi Emer, trois ans, et Tansey, 25 ans, racontent exactement de la même manière les derniers moments qu’elles ont passé ensemble, avant que Tansey ne rechute et ne décède . Et pourtant, ce n’est pas la mère qui a pu transmettre, mot pour mot, ce récit à sa fille. Ce manque de caractérisation ne dure qu’un temps. Scarlett, enfant, est très différente de sa propre mère. Emer change – celle qui a vécu toute son enfance avec la mort (dit-elle à son timide fiancé) pleure au souvenir de sa mère disparu, de son bébé perdu et a peur du grand départ. L’émotion est souvent au rendez-vous, dans ce roman essentiellement féminin – Jim le bébé, frère d’Emer, n’a pas su se construire une vie indépendante, il est resté le bébé de la famille jusqu’à sa mort.

A travers ces quatre femmes, toutes unies par les liens du sang et le besoin de transmettre ce qu’elles ont vécu, nous revivons l’évolution de l’Irlande, non à travers ses conflits, mais sa vie quotidienne. Une belle histoire à lire si les fantômes ne vous effraie pas. Il ne pose de problèmes à personne dans ce roman :

– Je ne suis pas convaincue, dit Mary. On dirait un peu, genre, une superstition.
– Je suis un fantôme, dit Tansey. Alors je suis sans doute, genre, un peu une superstition moi-même. Mais tu vois, je suis là. (p. 149).

 

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Muette d’Eric Pessan

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Présentation de l’éditeur :

« La nuit, déjà, et Muette écoute vibrer les insectes, glissée jusqu’au nez dans son sac de couchage. Elle a chaud mais ne peut se résoudre à se découvrir. Dehors, dans le grand monde, des gens courent à sa recherche, elle n’a plus de doute à ce sujet. Elle y est. Elle a grand ouvert les portes de sa vie. »

Par sa maîtrise de la langue au plus près des émotions, des impulsions et des souvenirs d’une jeune fugueuse, Eric Pessan, l’auteur d’Incident de personne, compose un roman envoûtant et d’une rare justesse pour évoquer la mue mystérieuse de l’adolescence.

Mon avis :

Il n’est pas facile de rédiger cet avis, non parce que je n’ai pas aimé ce livre, bien au contraire, mais parce que je risque de déborder, et de parler de choses qui n’ont rien à voir avec la littérature.

D’Eric Pessan, j’ai déjà lu Incident de personne, que j’ai moyennement aimé. Rien de tel ici : l’auteur donne la parole à Muette, une jeune fille que personne n’écoute et qui décide de fuguer. Oh, elle ne va pas très loin, non, avec ses quelques affaires et ses maigres économies, elle se rend dans une grange, non loin de sa maison, finalement, là où elle est sûre que personne ne pensera à la chercher. Si tant est que quelqu’un la cherche.

Le sujet de ce livre est la maltraitance invisible, celle qui ne laisse pas de traces mais qui meurtrit autant que les coups. Entre adultes, on appelle cela du « harcèlement moral ». Existe-t-il un terme pour désigner ce rabaissement perpétuel que les parents font subir à Muette ?

Muette n’a pas de prénom, ou plutôt si, elle en a un : celui de sa grand-mère, que sa mère n’a pu enterrer parce que Muette est née, avec trois semaines d’avance. Le lui a-t-on assez répété, cette histoire. Lui a-t-on assez dit du mal de sa mère, une Marie-Couche-Toi-là, une fille qui a fait mourir sa propre mère de chagrin. Ce tableau est criant de vérité, même en 2014. Il suffit juste de tendre l’oreiller, de regarder ce qui se passe dans cette France profonde, ou dans les collèges et lycées.

[J’ouvre d’ailleurs une belle parenthèse : Muette s’étonne que sa mère ait pu tomber enceinte à notre époque, alors que les moyens de contraception existent, que des séances de prévention sont organisés dans les collèges et les lycées. Pour ma part, je répondrai par des propos d’adolescentes, qui disent que trouver l’adresse d’un planning familial et s’y rendre, c’est compliqué quand on vit à la campagne, que la contraception est peut-être gratuite, mais apparaît sur les décomptes de sécurité sociale de leurs parents. J’ajoute que, le plus souvent, ce sont les grandes soeurs qui accompagnent les petites soeurs en consultation, pas leur mère. J’ajoute aussi que de trop nombreuses émissions glorifient les mamans ados, qui a seize ans ont voulu devenir mères parce qu’elles étaient prêtes. Elles n’ont pas de travail, pas de logement, parfois plus de copains, mais sont très fières parce qu’elles ont un diplôme qui ne se dévaluera pas, un métier où il n’y a pas de chômage : maman. ]

D’un côté, nous avons les pensées, les souvenirs de Muette, qui se succèdent très rapidement comme si elle savait que le temps lui était compté. Les souvenirs heureux, aussi, de sa toute petite enfance. Puis, tous les autres, alors que les reproches pleuvent sur elle, alors que ses parents ne font plus que se plaindre, faire les comptes, tenter de survivre – en reprochant toujours à leur fille d’être là et de leur coûter trop cher . [discours toujours audible en 2014 de la part de certains parents]. En italique, les fameuses petites phrases assassines de ses parents, sa parole, toujours remise en cause.

Savourons ces moments où Muette est libre, enfin, où elle est heureuse dans la nature qui l’entoure. Il n’y a que dans les séries télévisées grand public que  ces histoires de famille trouvent une fin heureuse.

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