Aux frontières de la soif de Kettly Mars

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Mon avis :

Haïti, un an après le séisme. Un camp de réfugié, Canaan, dont le nom a des consonances bibliques. Rien n’est réglé, le provisoire dure, le choléra n’est pas seulement un mot, il est une réalité. Entre les ONG et une star de cinéma – à croire que les catastrophes les attirent – il est difficile de dire qui s’investit le plus sans rien arranger du tout.

Pourtant, ce n’est pas tant le traumatisme des survivants, les difficultés de la vie quotidienne dont parle ce roman. Il est plus pragmatique, plus sordide : comment assurer la nourriture pour toute la famille en prostituant une ou deux filles. Elles ont dix, onze, douze ans maximum, après, elles sont trop vieilles. Elles s’appellent Fabiola, Nadège, Louloune. Parfois, elles ont la parole, en de courts chapitres. Plus que la peur, la douleur de leurs corps malmenés, ce sont leurs espérances détruites, leurs émotions saccagés qui sont poignantes.

Et si elles étaient au centre du livre, il serait passionnant. Seulement, elles n’en sont que les personnages secondaires, pour ne pas dire les figurantes. Le vrai héros est Fito, écrivain à succès d’un unique roman. Depuis cinq ans, il est impuissant à produire le moindre texte. Il est impuissant à mener une vie amoureuse et sexuelle normale. En revanche, il assouvit ses pulsions dans le camp de Canaan, sans remords ni regrets.

Il m’est impossible de ressentir la moindre empathie pour lui – et c’est sans doute mieux ainsi. Il abuse d’enfants malmenées par la vie, et s’absout avec une facilité déconcertante. Décrire une réalité sordide est une chose, montrer le plaisir pas du tout coupable du « papy » avec un soupçon de complaisance en être une autre. Les lieux communs du maquereau local (« ils s’en sortiraient comme lui s’en était sorti, p. 95)

J’en aurai presque oublié la gentille Tatsumi, dont le prénom est à peu de chose près l’anagramme de Tsunami. Pourtant, sa venue n’est pas une catastrophe, non. La journaliste japonaise est venue pour enquêter, elle ne connait la réalité d’Haïti et de Canaan que par des rumeurs. Elle va, elle vient, sans rien approfondir, pas même les curieuses relations qu’elle noue avec Fito. J’hésite, pour la définir, entre androgyne et asexuée – exactement comme ses gamines avec lesquelles Fito assouvit ses pulsions. Ne dit-il pas qu’elle a « corps de petite fille », p. 161 ?  Je n’ai pu m’empêcher d’y voir encore la preuve des obsessions malsaines de l’écrivain.

Bref, rien de réjouissant dans ce roman, et le malaise qu’il laisse ne se dissipe pas une fois le livre refermé. Si tel était le but de Kittly Mars, elle est parvenue à ses fins.

J’ai lu ce livre dans le cadre du prix Océans France O .

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6 réflexions sur “Aux frontières de la soif de Kettly Mars

  1. Je viens de le finir aussi. Il est difficile d’apprécier un roman quand le personnage principal nous révulse. Et pourtant, même si je voulais aussi entendre davantage les voix de ces petites filles, (et comme tu le soulignes) l’auteur a sûrement atteint son objectif de diaboliser ces profiteurs de misère.

    • Je n’ai trouvé que cette explication, la seule que j’ai pu véritablement creuser. De même, l’inertie du meilleur ami, qui soupçonne, qui sait même, dirait-on, mais ne fait strictement rien. Quant à Tatsumi, elle est presque naïve, cette journaliste cosmopolite.

  2. Je comprends que tu aies eu du mal ! Beurk…est mon premier commentaire mais en y réfléchissant, c’est une réalité ignoble qui existe et que ne voient même pas les ONG, les journalistes et autres « voyeurs » de désastres….Ou quand l’horreur se banalise à un point tel qu’elle indiffère…

    • Je me demande jusqu’à quel point ils ne la voient pas. Je me souviens d’un article sur le magazine Causette (je le lis à la bibli) où certains parlaient du travail des enfants (vers l’âge de 10 ans) et le présentaient comme un mal nécessaire. Autant te dire que ce n’était pas du tout le point de vue des rédacteurs, unanimes !
      Un autre discours est : « vous êtes en vie, que demandez-vous de plus » ?

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