Archive | 9 novembre 2013

Les plumes d’Asphodèle – correspondance

logo-plumes2-lylouanne-tumblr-comLes mots imposés sont : plume, épistolaire, échange, relation, courrier, essoufflement, assortiment, liaison, amoureux, carte, rencontrer, lettre, souvenir, distance, train, couleur, pétrifier, pantin, perpétuel.

Cher Nicolas,

Je n’aime pas écrire, pas même une carte postale, ce qui est un comble pour moi, professeur de lettres modernes. J’hésite depuis dimanche à rédiger ce courrier, qui ne sera jamais posté, pour les Plumes d’Asphodèle. Nous sommes mercredi 6 novembre 2013, je me lance.  Je sais très bien que je ne tiendrai pas la distance, que l’essoufflement me guette, je ne suis pas douée pour rompre le train-train de mes histoires de vampires.

Je ne me souviens plus comment nous nous sommes rencontrés : nous habitions la même rue, nous sommes « des amis d’enfance », et nulle liaison, nulle sentiment amoureux n’est venu modifier nos relations. Nous avons même partagé une année scolaire ensemble – un mauvais souvenir pour moi, je ne sais comment tu as pu supporter la manière dont les professeurs te (mal)traitaient, te sous-estimaient. Je me souviens des échanges de nos deux mères au sujet de cette incompréhensible injustice. La prof que je suis devenue est d’accord avec l’ado que j’étais. Note : ce bel établissement, quand j’y suis retournée pour corriger le brevet, m’a semblé comme pétrifié. J’ai tout revu, rien n’a changé, pas même les fresques peintes en couleurs  vives, assortiment d’animaux naïfs et de pantins désarticulés.

Je te croisais souvent, moi, quand je revenais du travail, toi quand tu rendais visite à tes grands-parents bien aimés. Je t’ai revu dans une autre circonstance, que je ne dévoilerai pas – la pratique du genre épistolaire ne nécessite pas le déballage de la vie privée.

Je t’ai revu dimanche. Je ne m’y attendais pas. Je ne me souviens même pas de  l’exclamation que j’ai poussée, en revoyant tes yeux bleus, tes cheveux blonds. Je ne savais pas tu étais là, et pourtant, j’aurai pu m’en douter. Où aurais-tu pu te trouver ailleurs qu’à côté de ton grand-père ?

Je m’arrête ici, je ne veux en dire plus, le reste de mon texte verserait dans les clichés, les effets de manche qui ne servent qu’à masquer une absence d’émotion. Puis, la tentation de l’humour noir est là, nous le pratiquons abondamment dans ma famille et ce n’est vraiment pas le moment, tu n’apprécierais pas, mais alors là pas du tout, j’en suis sûre.

Nicolas, tu me manques.

« Vieillir, c’est devenir moche », m’a dit une élève l’an dernier. « Vieillir est un privilège » lui ai-je répondu. J’aurais aimé que ce putain de cancer fulgurant ne t’empêche pas de le partager avec nous.

Nina.