V comme vampire, chapitre 2

21 h 30 : sous la couette.

Silas trouve que je me dévoue trop à mes patients. Surtout Russel. Je lui rappelle que :

–          – c’est lui, Silas Chépukoi, que j’aime.

–          – Russel a les mains froides, et tout le reste aussi.

21 h 35 : Silas me demande ce que j’entends par « tout le reste ».

21 h 36 : exactement ce que je viens de dire. Un vampire, c’est entièrement froid.

21 h 37 : « Tu as vérifié par toi-même ou tu parles par oui-dire ? »

21 h 38 : Je lui rappelle que les vampires gays sont rares.

21 h 39 : « Et Lestat ? »

21 h 40 : Je lui re-rappelle que les exceptions existent et que j’aimerais bien dormir.

21 h 41 : Silas me répond qu’il n’a pas envie de dormir.

22 h 16 : Là, je pense que je vais enfin pouvoir dormir.

22 h 30 : La sonnerie d’urgence.

–          Pour toi ou pour moi.

–          Pour toi. Aucun troll n’est assez stupide pour monter sur le toit en cas d’urgence. Il aurait défoncé la porte, ou la fenêtre. Je t’accompagne, on ne sait jamais, il nous reste encore une vasque à démolir.

Je me rends compte seulement maintenant que je ne me suis pas décrit. Gael de Nanterry, 28 ans, 1 m 78, 55 kg (si, si, c’est possible, vous comprenez que je préfère la pizza au yaourt allégé), cheveux châtain très clair et bouclés, yeux bleus. Bref, je n’impressionne personne. A mes côtés, Silas, 38 ans, 1 m 91, beaucoup de muscles entretenus par la muscu (il vaut mieux, les trolls peuvent être énervés), cheveux ras – et s’il ne les portait pas si court, ils seraient roux. Bref (bis), mon copain de couette en jette – moi, moins.

22 h 40 : ce n’est pas vrai, encore une réaction allergique au sang synthétique arôme verveine. Barnabé, un de mes patients, est fort mal en point.

–          Non, eut-il le temps de me souffler avant de s’évanouir. Xérès.

Encore une légende tenace : un vampire ne se métamorphose pas complètement, il garde les mêmes qualités et les mêmes défauts une fois mort. Pour ceux qui étaient des adeptes forcenés de la dive bouteille, les chercheurs ont créé une ligne de sang de synthèse très parfumée. La spéciale « goût whisky » fait fureur.

00 h 40 : Barnabé se réveille. Il n’est pas au mieux de sa forme. Je lui demande de me décrire ses impressions.

–          C’est comme si tous les wagons d’un train de marchandise m’étaient passés sur le corps, tandis qu’un yacht me tombait sur la tête. J’ai déjà vécu les deux, mais pas en même temps. Le train, c’est en pays wallon, le yacht, en pays monégasque. Cela fait vraiment bizarre d’avoir les deux sensations simultanément.

01 h 40 : il peut repartir. Je signale cependant le cas au haut conseil des vampires, d’autant plus que Barnabé n’est pas un jeunot – après deux cents ans, les vampires sont en général très résistants.

02 h 00 : cette fois-ci, c’est le téléphone.

–          Gaël, j’ai encore un cas d’allergie, je peux venir ? Je t’expliquerai.

02 h 10 : Edouard, le maître à penser de tous les vampirologues de ma génération, se tient devant moi, soutenant avec peine deux nouvelles victimes. Je l’aidais comme je pus à les installer.

–          Puis-je te demander un autre service ? Je suis mandaté par le haut conseil vampirique pour enquêter sur cette affaire.

–          Déjà ?

–          Les non-mortels ont droit à la même protection que les mortels – le dernier discours d’Eric, leur député. Un peu plus, et ils diraient que nous sommes xénophobes. A la tombée de la nuit, je devrais rendre mon rapport devant l’assemblée.

Ouille. Edouard est aussi le porte-parole de la communauté des vampirologues. Parce qu’il est charismatique. Parce qu’il a l’élégance d’un dandy et l’humanisme de Montaigne. Parce que lui seul est capable de garder son calme au milieu d’une assemblée de vampires de la même manière que s’il jouait au whist tout en buvant du thé. Parce qu’il manie parfaitement sa canne-épée en argent, dont il ne se sépare jamais.

–                 Je voudrais d’envoyer trois patients, les trois qui ont vraiment besoin de nous. L’un d’entre eux a une obligation de soin, l’autre est maniaco-dépressif, le dernier … j’ai une tendresse particulière pour lui.

J’acceptai – et me demandai comment l’annoncer à Silas.

3 h 00 : Silas dort ? Non, il boude. Je ne dis rien, car ce n’est pas la moutarde qui lui est monté au nez, c’est le wasabi (minimum).

7 h 00 : j’aurai tout de même réussi à dormir. Silas évoque nos prochaines vacances. L’an dernier, nous sommes allés camper dans un wigwam, au milieu des wapitis, nous avons descendu des rivières dans une yole. J’en frissonne rien que d’y penser – c’est Silas le fan de western, pas moi. Cette année, je crains qu’il ne veuille aller en Australie observer les koalas et autres wapitis, ou pire, m’entraîner dans une yourte au Tibet et examiner des yacks à la saison des amours.

8 h 00 : cours de yoga. Je manque de m’endormir. Zut ! Ce n’est pas moi qui suis censé de me détendre, ce sont mes patients. Dire qu’il suffit de donner un yo-yo ou  un xylophone à un Troll pour le relaxer.

9 h 00 : le premier patient envoyé par Edouard. Je prends mon courage à deux mains (et vérifie que mon coupe-papier en argent est sur mon bureau). J’ajoute que j’aimerai bien de me boucher le nez aussi. Je n’ose lui demander depuis combien de temps il a pris un bain. Et non, tous les vampires ne séduisent pas par leurs bonnes odeurs corporelles. Quant aux cheveux, qu’il porte assez longs, je résiste à la tentation de lui prêter mon shampoin sec, prévu pour les cas d’urgence, car là, mon odorat en est sûr, c’en est un.

Il jette un œil noir sur mon cabinet, avant de se vautrer dans le fauteuil.

–          Obligation de soin, mon œil ! Je suis un vampire, j’aime mordre. Je suis fait pour cela, c’est ma nature. Vous pouvez ranger votre coupe-papier, je ne vous ferai rien (zut, il l’a vu). Vous êtes anémié, je le sens à cette distance. A quoi ça sert de prendre du sang light ?

Note : si les vampires posent des diagnostiques, où va-t-on ?

10 h 00 : Thérapie familiale.

Russel et sa soeur sont assis l’un à côté de l’autre et ne disent pas un mot.4092 de névrose à eux deux. Mes petits-enfants, s’ils sont vampirologues, les auront encore comme patients.

10 h 15 : Julia (soeur de Russell) lui dit tout le bien qu’elle pense de lui.

11 h 00 : fin de la séance. Julia vocifère toujours pendant que je la pousse hors du cabinet. Heureusement, Russell m’aide, sinon, je n’aurai pu la déplacer d’un pouce.

11 h 10 : je reprends un café. Si elle n’avait violemment injurié son frère pendant 45 minutes, j’aurai piqué du nez.

12 h 00 : un énorme loup garou au pelage doré se tient devant moi. Il entre sans façon, traverse le cabinet, pousse la porte de communication avec notre appartement et s’installe sur le sofa.

–  C’est gentil de me rendre visite, papa.

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